Horse Galloping on a Tomato – La nouvelle exposition de Tomáš Jetela à New-York

Après Paris en début d’année, l’artiste tchèque Tomáš Jetela poursuit sa route Outre-Atlantique. Il faut se rendre à la galerie Mriya, située à la pointe de Manhattan, pour découvrir sa nouvelle exposition solo intitulée Horse Galloping on a Tomato (Cheval galopant sur une tomate). Clin d’oeil à la célèbre phrase d’André Breton, « L’homme qui ne peut pas visualiser un cheval galopant sur une tomate est un idiot », le titre résonne moins comme un hommage au surréalisme d’avant qu’une préfiguration du surréalisme d’après. Après quoi ? Après que le sens ait pu émerger d’un nouvel état d’esprit que le qualifierais ici, pour la première fois, de “subversionnisme”. Car l’œuvre doit, plus que jamais, venir subvertir les attentes du spectateur. L’absurde y rencontre une forme d’espièglerie foisonnante qui ne peut plus être contenue ; symbole d’une époque en métamorphose continue. L’art comme le corps et l’histoire deviennent sans répit… un musée qui risque de perdre son imaginaire. La peinture résiste et Tomáš Jetela fait partie de ceux qui réinventent l’image contemporaine comme un acte de légitime défense… une image qui ne se laisse pas consommer ou domestiquer car elle assume pleinement la confrontation et la perturbation. 

Vue de l’exposition – Courtesy Mriya Gallery – Photo Nadiya Papina

L’espace de la galerie autorise une déambulation libre et immersive des visiteurs parmi ces humanités (ou plutôt ces inhumanités) monumentales. L’artiste met au défi notre regard d’être encore capable de “visualiser” au-delà de notre capacité à simplement “voir” ou même “recevoir”. Il force notre imaginaire à “faire œuvre” avec lui… à le compléter activement et même physiquement. À l’antipode de l’intelligence artificielle et de la passivité algorithmique, Tomáš Jetela reprend le contrôle d’un monde en autopilote. Sans complaisance, il nous pique dans notre vulnérabilité, notre susceptibilité, nos habitudes et nos paresses. Il nous provoque en duel… jusque dans les abîmes de nos cerveaux (trop) prédictifs (et prédictibles). Être ou ne pas être un idiot, telle est la question ? Par là, l’artiste vient susciter en nous l’erreur qu’il nous faut corriger pour continuer à penser ce monde alentour… tels des cavaliers triomphant du quotidien et de son absurdité. Il nous apprend à pêcher dans nos eaux profondes pour rendre visible ce qui ne l’est pas (ou plus). Il révèle en chacun ce qu’il a d’irréfutable, d’imprévisible et souvent de faillible… cette qualité unique d’être humain.

Vue de l’exposition – Courtesy Mriya Gallery – Photo Nadiya Papina

Couche après couche, la mémoire comme la composition des toiles (montées sur leur exosquelette en métal) révèle des secrets comme une épigénétique de l’image. L’objet sert encore de masque fragile au sujet ; la personnalité et l’identité dissimulées derrière la matérialité rassurante et anonyme des choses. Mais le papier se déchire, la porcelaine se brise laissant deviner la paréidolie de visages périssables aux émotions théâtrales… partagées entre tragédie et comédie. Tomáš Jetela saisit l’instant même où la Persona vacille tout en ménageant le suspense intenable qui précède une révélation majeure. Le spectateur est au premier rang, face à ce jeu d’acteur comme face à un miroir maudit. Le masque social va-t-il tomber ou la figure restera-t-elle prisonnière de cette histoire qui n’est finalement pas vraiment la sienne ? L’enjeu n’est plus de paraître ou d’apparaître mais d’être… avec la même authenticité que l’œuvre d’art : porter un vrai visage. 

Vue de l’exposition – Courtesy Mriya Gallery – Photo Nadiya Papina
“J’ai eu honte de moi quand j’ai réalisé que la vie était un bal masqué et que j’y étais avec mon vrai visage” Franz Kafka

En même temps qu’il tente de nous rapprocher du point de rupture de la Persona, Tomáš Jetela investit, toujours plus, la Vanité contemporaine. La référence marginale ou accessoire ne suffit plus. Il fallait aller plus loin que le Memento Mori et que le crâne posé patiemment à côté de la figure. Déjà, la figure était devenue chez lui une nature morte-vivante… une vanité absorbée par sa métamorphose permanente. Pourtant, avec cette exposition, l’artiste entreprend un changement de paradigme encore plus prononcé. Il semble désormais affirmer que la mort ne finit plus l’homme mais le définit, dans toute sa splendeur, depuis le début. La mortalité se retire de l’allégorie pour s’assumer enfin comme une composante de l’être au monde. Aux rêves illimités et aux promesses d’éternité que la société nous impose à coup de marketing ou de déshumanisation accélérée, l’artiste semble aujourd’hui répondre par la célébration des limites et de la mortalité. Elle devient une qualité essentielle de l’humanité… une condition sublime de la jouissance existentielle. Anti-héros ou véritable super-héros… le mortel conscient (et heureux de l’être) devient le nouvel idéal d’une époque aux prises avec la performance et une certaine crise du spectateur ; ce spectateur à qui l’on demande plus souvent de voir ce qu’on veut lui montrer que de visualiser ce qu’il recèle en lui de plus sacré.

Vue de l’exposition – Courtesy Mriya Gallery – Photo Nadiya Papina

Plus d’infos :

https://www.instagram.com/tomasjetela

https://www.instagram.com/mriya.gallery


ENGLISH VERSION

Horse Galloping on a Tomato – Tomáš Jetela’s new exhibition in New York

After Paris earlier this year, the Czech artist Tomáš Jetela continues his journey across the Atlantic. You have to go to the Mriya gallery, located at the tip of Manhattan, to discover its new solo exhibition entitled Horse Galloping on a Tomato. A nod to André Breton’s famous phrase,“Any man who can’t picture a horse galloping over a tomato is an idiot.” »The title resonates less as a tribute to earlier surrealism than as a foreshadowing of an after surrealism. After what? After that the meaning could emerge from a new state of mind that I would qualify here, for the first time, of “subversionism”. Because the work must, more than ever, subvert the viewer’s expectations. The absurd encounters a form of abundant playfulness that can no longer be contained; a symbol of an era in constant metamorphosis. Art, like the body and history, relentlessly becomes… a museum that risks losing its imagination. Painting resists and Tomáš Jetela is part of those who reinvent the contemporary image as an act of self-defense… an image that cannot be consumed or domesticated because it fully embraces confrontation and disruption.

The gallery space allows visitors to wander freely and immersively among these monumental humanities (or rather, inhumanities). The artist challenges our gaze to still be able to “visualize” beyond our capacity to simply “see” or even “receive.” He forces our imagination to “create” with him… to actively and even physically complete him. At the antipodes of artificial intelligence and algorithmic passivity,Tomáš Jetela takes back control of a world on autopilot. Without mincing words, he pricks us in our vulnerability, our sensitivity, our habits, and our laziness. He challenges us to a duel… right down to the depths of our (overly) predictive (and predictable) brains. To be or not to be an idiot, that is the question? Through this, the artist awakens within us the error we must correct in order to continue to understand the world around us… like riders triumphing over the everyday and its absurdity. He teaches us to fish in our deep waters to make visible what is not (or no longer) visible. He reveals in each of us what is irrefutable, unpredictable, and often fallible… this unique quality of being human.

Layer upon layer, memory, like the composition of the canvases (mounted on their metal exoskeletons), reveals secrets like an epigenetics of the image. The object still serves as a fragile mask for the subject; personality and identity are concealed behind the reassuring and anonymous materiality of things. But the paper tears, the porcelain shatters, hinting at the pareidolia of perishable faces with theatrical emotions… torn between tragedy and comedy. Tomáš Jetela displays the very moment when the Persona wavers, yet maintains the unbearable suspense that precedes a major revelation. The viewer is in the front row, confronted with this acting as if facing a cursed mirror. Will the social mask fall, or will the figure remain trapped in this story that, ultimately, isn’t truly their own? The challenge is no longer about appearing or pretending, but about being… with the same authenticity as the work of art: wearing a true face.

“I was ashamed of myself when I realized that life was a masquerade ball and that I was there with my true face.” – Franz Kafka

At the same time as he tries to bring us closer to the breaking point of the Persona, Tomáš Jetela is increasingly exploring contemporary Vanitas. Marginal or incidental references are no longer sufficient. He needed to go beyond the Memento Mori and the skull patiently placed beside the figure. Already, the figure had become, in his work, a living still life… a vanitas absorbed by its perpetual metamorphosis. Yet, with this exhibition, the artist undertakes an even more pronounced paradigm shift. He now seems to assert that death no longer ends humanity but defines it, in all its splendor, from the very beginning. Mortality withdraws from allegory to finally embrace itself as a component of being in the world. To the limitless dreams and promises of eternity that society imposes on us through marketing or accelerated dehumanization, the artist now seems to respond by celebrating limits and mortality. It becomes an essential quality of humanity… a sublime condition for existential enjoyment. Anti-hero or true superhero… the conscious mortal (and happy to be so) becomes the new ideal of an era grappling with performance and a certain crisis of the beholder; this spectator who is more often asked to see what we want to show him than to visualize what is most sacred within him.

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https://www.instagram.com/tomasjetela

https://www.instagram.com/mriya.gallery