Curation : Thom Oostehrof
Jusqu’au 14 juin

Figure montante de la scène artistique tchèque, Lucie Rosická illustre le retour en force de l’art textile à l’ère contemporaine. Elle fait pleinement partie de cette génération d’artistes féminines qui réinvente les codes de la couture, de la broderie… et détourne des matériaux et des techniques longtemps perçus comme domestiques. Entre douceur et engagement, la matière se rebelle désormais comme le corps qui n’aspire plus à l’utilitaire, mais souhaite se libérer des conventions et des clichés. Cette réappropriation subtile de la représentation du corps et du féminin, Lucie Rosická l’opère avec une grande maîtrise des gestes et des émotions… non sans une pointe d’ironie sociale.

Tout est parti d’un rêve d’enfant : devenir créatrice de mode. Le rêve se réalise finalement sous une autre forme pour Lucie Rosická… celle d’une œuvre textile qui vient habiller le monde avec autant de sensualité que d’élégance, et parfois d’insolence. L’œuvre est comme une chair vivante ; le tissu, soyeux ou velouté, devient un épiderme luxueux aussi fragile que résistant. À la surface, s’y écrivent les lignes d’une vie. Tout en creux et en reliefs, Lucie Rosická invente une topographie qui se situe entre le dessin et la sculpture. De la vue au toucher, elle éveille les sens et transforme la matière en une expérience à la fois sensorielle et interpersonnelle. Ce sont autant de rencontres, que de reflets de soi-même. Les lignes cousues au fil rouge sont comme des cordes tendues sur lesquelles la femme avance en funambule. Elles sont d’une grande tendresse et d’une grande violence… caresses et blessures dont on garde la mémoire. Rouge d’amour ou de sang… la forme, la figure et le corps naissent de la main attentionnée de l’artiste et de la piqûre froide de la machine.

Pour cette exposition, Lucie Rosická va jusqu’à transformer la galerie en laverie. Elle nous propose un programme délicat pour nos êtres fragiles. Car ici, les enfants ne naissent ni dans des choux, ni dans des roses… mais dans des machines à laver. On n’y lave pas son linge mais ses états d’âmes et ses humeurs comme autant d’effets personnels. On s’autorise à ne pas être totalement “clean” en permanence. On ne fait pas semblant. Peut-être cherchons-nous simplement à renaître… à changer de peau ou à faire disparaître les tâches si profondément inscrites dans la fibre de nos existences. Les châssis ronds nous invitent ainsi à regarder à travers le hublot de la machine… jusqu’à devenir un reflet de nous-même enfermé dans le tambour. À l’intérieur de ce ventre mécanique, tout se met à tourner et les lignes suivent le mouvement en se déformant dans un flot aussi savonneux que les pensées. La peau tiraille dans ce temps d’introspection. 1000 tours par minute. La figure se trouble, se démultiplie, voire se brise… étourdie par le tourbillon de la vie qui se déroule comme un cycle automatique qu’on ne peut interrompre.

Sans idéalisme ni fantasme, Lucie Rosická utilise ce lieu commun pour en faire un théâtre de la condition féminine et de la maternité (comme de la vie)… sous ses multiples facettes et ses paradoxes : être tout à la fois, être tout et son contraire, être tout en même temps, être partout tout le temps. Sujet de désir ou objet de désir, dans le regard des autres et celui que l’on se porte à soi-même… dans le reflet d’un miroir ou celui d’un écran de smartphone… c’est la même histoire qui se rejoue sans cesse. L’artiste donne ainsi à voir le don d’ubiquité quotidien dont doit faire preuve la mère, la fille, la sœur, l’épouse, l’artiste, l’amante, l’entrepreneuse, l’employée… cette femme hypersensible, hyperactive, mais sexy jusqu’au bout des ongles. Elle croule sous les attentes, les injonctions et les hypothèses des autres… comme une pile de linge qui s’accumule et autant de rôles à jouer, inlassablement, jour après jour, dans l’indifférence. Se poser ? Une chambre à soi ?.. Juste un instant pour s’asseoir devant le hublot comme une poupée de chiffon inanimée en attendant que le cycle soit terminé. Être débordée, lessivée… mais revenir le lendemain ! Recommencer ! Et s’en réjouir… machinalement. La ligne devient alors un manifeste. À fleur de peau, elle laisse une trace indélébile dans l’histoire personnelle et collective pour rendre compte de la beauté la plus invisible. Car le travail domestique est comme cette surface lisse et monochrome que seul le fil vient révéler et enfin mettre en évidence… le début d’une reconnaissance et d’une prise de conscience.

Plus d’infos :
https://www.instagram.com/trafo_gallery/
https://www.instagram.com/kralik_rosicka
ENGLISH VERSION
Lucie Rosická’s delicate program at the Trafo gallery in Prague
Curation : Thom Oosthof
Until June 14th
A rising star on the Czech art scene, Lucie Rosická exemplifies the resurgence of textile art in the contemporary era. She is a key member of this generation of women artists who are reinventing the codes of sewing and embroidery, repurposing materials and techniques long considered purely domestic. Between gentleness and commitment, the material now rebels, much like the body, which no longer aspires to mere utility but seeks liberation from conventions and clichés. This subtle reappropriation of the representation of the body and femininity is achieved with a masterful command of gesture and emotion… and not without a touch of social irony.
It all started with a childhood dream: to become a fashion designer. The dream finally came true in another form for Lucie Rosická… that of textile artworks that clothe the world with as much sensuality as elegance, and sometimes audacity. The work is like living flesh; the fabric, silky or velvety, becomes a luxurious epidermis, as fragile as it is resilient. On its surface, the lines of a life are inscribed. With its hollows and reliefs, Lucie Rosická invents a topography that lies between drawing and sculpture. From sight to touch, she awakens the senses and transforms matter into an experience that is both sensory and interpersonal. These are as many encounters as they are reflections of oneself. The lines stitched with red thread are like taut ropes on which the woman walks like a tightrope walker. They possess both great tenderness and great violence… caresses and wounds that are remembered. Red with love or blood… form, figure, and body are born from the artist’s attentive hand and the cold prick of the machine.
For this exhibition, Lucie Rosická goes so far as to transform the gallery into a laundromat. She offers us a delicate program for our fragile beings. For here, children are born neither in cabbages nor in roses… but in washing machines. One doesn’t wash one’s clothes here, but rather one’s moods and feelings, like so many personal belongings. We allow ourselves not to be completely “clean” all the time. We don’t pretend. Perhaps we are simply seeking rebirth… to shed our skin or to erase the stains so deeply ingrained in the fabric of our existence. The round frames invite us to look through the machine’s porthole… until we become a reflection of ourselves, enclosed within the drum. Inside this mechanical womb, everything begins to spin, and the lines follow the movement, deforming in a flow that is as soapy as the thoughts. The skin ache in this time of introspection. 1000 revolutions per minute. The face blurs, multiplies, even breaks… dizzy from the whirlwind of life unfolding like an automatic cycle that cannot be interrupted.
Without idealism or fantasy, Lucie Rosická uses this common place to make a theatre of the female condition and motherhood (as of life)… in its multiple facets and paradoxes: to be everything at once, to be everything and its opposite, to be everything at the same time, to be everywhere all the time. Subject of desire or object of desire, in the eyes of others and in the way we see ourselves… in the reflection of a mirror or that of a smartphone screen… it’s the same story that keeps repeating itself. The artist reveals the daily gift of ubiquity required of the mother, daughter, sister, wife, artist, lover, entrepreneur, employee… this hypersensitive, hyperactive woman, yet sexy to her fingertips. She is overwhelmed by the expectations, demands, and assumptions of others… like a mountain of laundry piling up, and by so many roles to play, tirelessly, day after day, in indifference. A moment to relax? A room of one’s own?… Just a moment to sit by the window like an inanimate rag doll, waiting for the cycle to finish. Exhausted… but back the next day! Start all over again! And rejoice in it… mechanically. The line then becomes a manifesto. Close to the surface, it leaves an indelible mark on personal and collective history, revealing the most invisible beauty. For domestic work it is like that smooth, monochrome surface that only the thread can unveil and ultimately bring to light…. the beginning of recognition and awareness.
More info:
https://www.instagram.com/trafo_gallery/