Trois ans après Superhero, l’artiste tchèque Tomáš Jetela revient à Paris avec une nouvelle exposition solo intitulée “Figures Instables, Miroirs du Mythe”… à la Vanities Gallery jusqu’au 11 avril.

Derrière les grandes baies de la galerie, les couleurs et les toiles en grands formats s’exposent et interpellent jusque dans la rue. Le passant se meut en spectateur… happé par cet appel magnétique de compositions aussi éxubérantes que fascinantes. Il ne s’agit pas ici d’un cycle en particulier mais d’un tour d’horizon des multiples facettes de l’œuvre grandiose et généreuse de Tomáš Jetela au cours de ces dernières années. Au-delà du moment, ce qui les lie, c’est cette instabilité constitutive, presque biologique, qui confine l’humanité à la métamorphose et à une survivance protéiforme. L’évolution devient aussi incertaine que l’avenir… puisque même là où rien ne va plus, tout reste encore possible. La chair fleurit comme un bouquet éclatant aux allures de nature morte-vivante. La dualité est inhérente à son travail comme à sa représentation de l’existence : une condition humaine polarisée entre monstruosité et héroïsme, grandeur et décadence… Elle incarne nos choix et cet espoir blotti en chacun de nous.

De figures en paysages, s’opère une synthèse à la fois stylistique et historique. Bien plus que des citations, Tomáš Jetela réinvestit les mythes, s’en empare, pour les transmuter et les actualiser. Il en prend possession comme un esprit viendrait hanter un corps. Il revisite le temps comme un voyageur qui n’aurait pas peur des conséquences de la modification rétroactive du cours des événements. Il peint un présent chargé autant du passé que de l’avenir… comme pour plonger le spectateur dans cet état d’hyperactivité cérébrale qui relie la vie et la mort : une vanité. Le spectateur, immobile, est pris dans le mouvement irrésistible de la peinture. C’est dans le geste du peintre qu’il embarque vers une destination encore inconnue et dont il revient transformé.

Ici, l’amour sur la rive gauche (Love on the Left Bank) d’Ed Van der Elsken prend des allures diaboliques et pop-acidulées… du noir et blanc au jaune et rose. Et là, on se promène dans un paysage à la Poussin, serrant la main du Christ dans le Souper à Emmaüs du Caravage… tout en regardant droit dans les yeux la putréfaction lente du Comedian de Cattelan. L’artiste ne cesse de mettre au monde des créatures aussi divines que redoutables… des collages mentaux et surréalistes qui nous confrontent à la relativité de toute forme de réalité et d’existence. Il apprend au spectateur le pouvoir de la contemplation et lui montre qu’à la fois tout et rien n’a d’importance : seul compte l’extase et la sérénité de cet instant devant la toile.


Après ce monde ouvert et social, il faut descendre… s’aventurer dans les tréfonds de la galerie, comme plonger en soi-même… pour y découvrir des portraits dans un espace souterrain plus intimiste. C’est une rencontre plus directe et resserrée… un face à face avec des figures aussi étrangères que familières. Tous ces visages recèlent une part de miroir qui reflètent quelque chose de nous-mêmes… une autre dimension psychologique. La question est alors de savoir ce que l’on veut y voir. Entre mensonge et vérité, le spectateur doit puiser en lui les ressources cachées dans son inconscient et que l’artiste vient réveiller. L’autre et le Moi, un duel qui se joue dans l’ombre et la lumière et dans un espace qui ne laisse pas de place à la fuite. Tout y est plus humain et tout y est plus solitaire, comme s’il s’agissait d’une posture inévitable de l’être dans le monde. Les regards sombres absorbent les pensées et semblent percer les secrets de notre plus grande peur… cette solitude irréductible. Les figures lisent en nous comme dans un livre ouvert. La relation semble alors s’inverser… le spectateur devenant, ici-bas, l’observé sans défense. Et dans le flou et le mouvement, l’apparence spectrale et surnaturelle de ces observateurs silencieux nous envahit d’une sensation contradictoire oscillant entre rejet et attraction, désir et répulsion. Alors, pour faire face à nos innombrables dilemmes, il ne subsiste plus que l’expression paranormale et magistrale de nos sublimes fantômes ressuscités.

Plus d’infos :
- https://www.vanitiesgallery.net/
- https://www.instagram.com/tomasjetela/
- https://www.instagram.com/vanitiesgallery/
ENGLISH VERSION
Unstable Figures, Mirrors of Myth -Tomáš Jetela at the Vanities Gallery
Three years after Superhero, the Czech artist Tomáš Jetela returns to Paris with a new solo exhibition entitled “Figures Unstable, Mirrors of Myth”… at the Vanities Gallery until April 11.
Behind the gallery’s large windows, the colors and large-format canvases are displayed and draw the eye, even out onto the street. Passersby become spectators, captivated by the magnetic pull of compositions as exuberant as they are fascinating. This is not a specific series, but rather an overview of the many facets of Tomáš Jetela’s grand and generous body of work over the past few years. Beyond the moment, what binds them is this constitutive, almost biological instability that confines humanity to metamorphosis and a protean survival. Evolution becomes as uncertain as the future… since even where nothing seems to work anymore, everything remains possible. Flesh blossoms like a vibrant bouquet, resembling a still life. Duality is inherent to his work as well as to his representation of existence: a human condition polarized between monstrosity and heroism, grandeur and decadence… It embodies our choices and that hope nestled within each of us.
From figures to landscapes, a synthesis emerges that is both stylistic and historical. Much more than mere quotations, Tomáš Jetela reinterprets myths, seizes them, and transmutes and updates them. He takes possession of them as a spirit might haunt a body. He revisits time like a traveler unafraid of the consequences when altering retroactively the course of events. He paints a present laden with both the past and the future… plunging the viewer into that state of hyperactivity of the brain that links life and death : a vanitas. The viewer, motionless, is caught in the irresistible movement of the painting. It is in the artist’s gesture that they embark on a journey toward a still unknown destination, from which they return transformed.
Here, Ed Van der Elsken’s “Love on the Left Bank” takes on a devilish, pop-infused, acidic hue… from black and white to yellow and pink. And there, we stroll through a Poussin-esque landscape, shaking hands with Christ in Caravaggio’s Supper at Emmaus… all while staring straight into the eyes of the slow decay of the Cattelan’s Comedian. The artist ceaselessly brings forth creatures as divine as they are formidable… mental and surreal collages that confront us with the relativity of all forms of reality and existence. He teaches the viewer the power of contemplation and shows them that both everything and nothing matters: only the ecstasy and serenity of that moment before the canvas count.
After this open and social world, one must descend… venture into the depths of the gallery, as if plunging into oneself… to discover portraits in a more intimate, subterranean space. It is a more direct and focused encounter… a face-to-face with figures as foreign as they are familiar. All these faces hold a mirror-like quality, reflecting something of ourselves… another psychological dimension. The question then becomes: what do we want to see in them? Between lies and truth, the viewer must draw upon the resources hidden in their unconscious, resources that the artist awakens. The Other and the Self, a duel played out in shadow and light, in a space that offers no escape. Everything is more human and everything is more solitary, as if it were an inevitable posture of being in this world… both friendly and hostile. The somber gazes absorb thoughts and seem to pierce the secrets of our greatest fear: this irreducible solitude. The figures read us like an open book. The relationship then seems to reverse… the spectator becoming, here below, the defenceless observed. And in the blur and the movement, the spectral and supernatural appearance of these silent observers overwhelms us with a contradictory feeling, oscillating between rejection and attraction, desire and repulsion. So, to face our countless dilemmas, all that remains is the paranormal and masterful expression of our sublime resurrected ghosts.
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