Et Resurrexit a Mortuis (et il est ressuscité des morts)

Retour sur l’exposition de rentrée de Tomáš Jetela, curatée par Kamil Princ pour la (A)void Gallery de Prague. L’endroit est comme un repère, situé le long de la Vltava, qui interpelle par son architecture et sa grande porte vitrée ronde qui pivote sur un axe vertical. Est-on sur terre ou sous terre, dedans ou bien dehors, mort ou vivant… l’espace n’a plus de limite… que celle de l’imagination. 

Se promener sur les quais lorsque l’heure dorée d’une fin d’été vient lécher les façades de la ville et repeindre les toiles comme un baiser fugace du soleil qui se couche… c’est faire une expérience du temps… et saisir la magie de l’instant… suspendu. Se laisser surprendre et happer par le lieu… se laisser prendre au jeu de regarder au travers et, peut-être même passer de l’autre côté de cette vitre qui fait danser la lumière et les ombres des visiteurs sur le sol comme à la surface de l’eau… Voir son visage… voir la ville s’y refléter. C’est une bulle, un miroir, un hublot, un aquarium… ou peut-être même un tombeau… mais de qui si ce n’est de nous-mêmes ? Le titre répond  d’ailleurs bien à l’architecture et à cette ouverture ronde qui n’est pas sans rappeler l’iconographie du tombeau de Christ et des pierres en forme de disque qui fermaient des tombeaux dans la période du Second Temple… Et Resurrexit a Mortuis.

C’est donc tout un symbole qui s’anime à mesure que le jour décline et que seule l’exposition continue de briller dans l’obscurité. Ici, sous terre, insoupçonnée de ceux qui marchent ou circulent au-dessus, l’exposition prend vie. Par ses œuvres, l’artiste confère au visiteur cette part d’immortalité qui s’exprime à travers l’émotion d’une transformation. En entrant, le spectateur accepte de mourir… métaphoriquement mais effectivement… dans ce qu’il était antérieurement… dans sa routine… ses habitudes… ses prédictions et ses illusions. En entrant, il accepte aussi de revivre… en homme nouveau… enrichi de nouvelles perspectives et d’une conscience nouvelle… du monde et de lui-même. C’est un choc… une perturbation… une chute (volontaire ou accidentelle) dans le monde magique…de l’art. Au sortir de l’exposition comme d’un état de rêve, rien n’est alors plus comme avant… comme seul celui qui a croisé la mort peut apprécier autant la vie. L’exposition devient une expérience littérale et partagée de la vanité… un sursaut du jour présent comme une ivresse. 

Cinq grandes toiles présentées en symétrie… l’instant à quelque chose de solennel et de miraculeux… liturgique. La galerie devient une nef… un lieu sacré. Où que le regard se pose, la frénésie des formes et des couleurs entraîne le spectateur dans des paysages figuratifs où les paradis se mêlent aux péchés. L’odeur de l’encens se mélange aux effluves de fleurs, de fruits trop mûrs, de sexe et de pluie d’orage. La tentation serpente entre la gourmandise et la luxure. On retrouve des vanités (crânes, fruits, fleurs, viande, papillons, bulles de savon…) théâtralisées… des natures-mortes-vivantes… des paysages oniriques (paisibles et tumultueux) et des figures mutantes (divines et monstrueuses). C’est un état de plaisir et de décadence… d’intense duplicité. Pourtant, il y a une forme de révélation… de dernière frontière… incarnée par le rideau… rouge comme la Passion. A la manière de Rembrandt, le rideau (le velum) participe à impliquer directement le spectateur qui devient un acteur de la fiction picturale… découvrir ce qui se cache derrière (comme la porte d’un tombeau). L’artiste est un révélateur de secrets, d’un au-delà, et rend le spectateur complice. 

Métaphore existentielle, c’est dans ce fracas du monde divinement mortel que le spectateur dévoile son paysage intérieur… révèle sa psychologie, exhumée, aux autres comme à lui-même… et reprend goût à la vie dans toute sa splendeur éphémère et palpitante… Et Resurrexit a Mortuis.

Plus d’informations :

https://www.instagram.com/tomasjetela/